« Baptiste » de Vincent Borel

Dernière mise à jour : 27 juil.


BAPTISTE, c’est Monsieur de Lully. Vincent Borel choisit au début du roman de le ramener à la vie dans un prologue audacieux qui s’ouvre sur la mort du musicien victime de la gangrène et sur les commentaires dialogués diablement médisants des courtisans, tandis que l’épilogue se termine sur la gloire posthume du musicien proclamée par « la figure nerveuse et emportée » défiant les ors du bâtiment de Garnier avec ces derniers mots : « L’Opéra, c’est moi ! » Entre les deux parties, c’est le récit de son ascension mené tambour battant en 500 pages époustouflantes : du petit violoneux doué Gianbattista Lulli, né en 1632 d’un père meunier italien de Florence, jusqu’à l’ambitieux et talentueux grand ordonnateur des fêtes du Roi Soleil. L’histoire du siècle de Louis XIV – la Fronde, les guerres, Versailles, les fêtes et les fastes de la cour, les femmes et les maîtresses – sert de toile fond à cette autofiction historique. Que l’auteur ait intitulé son roman « Baptiste » –prénom utilisé par ses amis - et qu’il l’ait écrit à la première personne, n’est pas chose anodine. On y voit là la volonté de l’auteur d’introduire le lecteur dans la tête de Lully, de le glisser dans la peau de cette personnalité hors du commun, haute en couleurs et en sonorités, possédée par la musique, le désir de liberté, la fièvre de vivre ses passions amoureuses et l’ambition de s’élever au sommet du pouvoir. Car Vincent Borel, grand connaisseur et amoureux de la musique classique, nous entraîne dans un voyage mouvementé au cœur de l’intimité du « roi du violon ». Tout d’abord, le lecteur assiste à l’incroyable double initiation du jeune Lulli au violon et au vice italien par son maître de musique le frère Bonaventure. L’auteur ne mâche pas ses mots et le jeune apprenti n’a pas froid aux yeux ! « Jamais je ne haïs frère Bonaventure pour son geste hardi qui ne semblait n’écouter que la nature. Eveillé par ses soins à des plaisirs que la prudence me soufflait de tenir secrets, j’étais tout aussi ardent à l’étude de plus classiques instruments. J’apprenais avec beaucoup de facilité. Outre la populaire guitare et le luth, meuble plus noble, le frère m’enseigna le chant et le violon. » … « S’il est dit que le violon demande de l’assiduité, en quelques mois seulement, le manche, la touche, la table, les cordes et mes mains s’unirent en un pacte que je ne pense devoir qu’à un bienheureux démon. » … « La sonate d’église et celle de chambre, le style réglé et le fantastique, le difforme et le glissé, le tremblant et le piqué, le coup d’archet qui imite la lyre, la trompette, la guitare et même la castagnette, j’avalais tout, voulais tout connaître, tout jouer, tout posséder. » … « Je commençai à commettre cent extravagances de ma façon, gigues, gaillardes, caprices, pavanes, attrapant dans la rue ces airs que le populaire chante et qui m’enchantent, habitude d’oreille que j’ai depuis gardée. Car la bonne musique ne s’invente pas, je jurerais plutôt qu’elle s’écoute dans l’air qui passe puis se distille en notre esprit, comme à notre insu. » A quatorze ans, il se retrouve sur la route vers la France. A Paris, il est censé donner des leçons d’italien à la Grande Mademoiselle, cousine de Louis XIV. Commence alors pour le jeune italien une longue et difficile période d’intégration, devant faire face aux violentes et méchantes railleries des musiciens en place qui ne goûtent guère ses fantaisies et extravagances. Mais son génie d’adaptation, son intelligence, son humour, son sens de l’inventivité, son opiniâtreté et son zèle lui valent la protection de Mazarin et l’amitié du jeune roi qu’il servira jusqu’à sa mort. Il saura se faire respecter et aimer par la cour et le roi qui lui reconnaissent un talent exceptionnel de musicien, d’organisateur et de bon vivant. Car il est question de vie dans ce roman : la sensualité, l’ivresse, la volupté, l’amour, l’appétit libertin inondent et nourrissent la musique, les fastes de la cour, les danses, les beuveries, les débauches qui sont autant de pièces d’anthologie et de morceaux de bravoure inoubliables. Baptiste est très affecté par la mort accidentelle de son amant Louis Couperin et pour conjurer sa peine, il se jette dans le travail musical et la quête du pouvoir. Il côtoie des figures fameuses comme deux autres Jean-Baptiste : Colbert et Poquelin, alias Molière. Il jongle d’astuces et de cynisme aussi pour tirer avantage de leurs relations. Il ira jusqu’à sacrifier son amitié pour Molière afin d’obtenir le privilège de l’opéra. Mais les intrigues, la maladie, ainsi que l’influence de la sévère et dévote Madame de Maintenon sur le roi finiront par avoir raison de l’enthousiasme et la santé de Lully.

Voilà un bel hommage rendu avec brio, fantastique érudition et fougueuse imagination à un musicien à la fois adulé et tellement décrié. Un hommage surtout à la musique, cet « art le plus subtil et le plus redoutable car il nous parle au-delà de la raison, par-delà les mots ». On peut penser que le regard que porte Lully sur le Grand Siècle, au-delà des particularités culturelles et sociales, est aussi un peu le regard de l’auteur sur notre époque.


Il y a exactement 20 ans, en 2002, Sabine Wespieser éditait le roman Baptiste de Vincent Borel. D'autres destins de grands musiciens suivront...


« Baptiste » de Vincent Borel chez Sabine Wespieser Editeur

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