"Aussi riche que le roi" d'Abigail Assor

Mis à jour : mai 16


"Aussi riche que le roi" d'Abigail Assor

Dès la première page, le décor est planté : le sable dégoutant « jaune et gris qui sentait les cigarettes » de Casablanca. Une bande de jeunes sur la plage, sous le soleil, la torpeur, l’ennui. Parmi eux, Sarah, la « Française », lycéenne de 16 ans, ne fait pas partie de la bourgeoisie comme les autres. Elle vit seule, avec sa mère qui vend encore son corps difforme pour survivre, dans un taudis à l’orée d’un bidonville. Au lycée français, elle côtoie les enfants de familles riches marocaines et reçoit de plein fouet la brutalité des rapports sociaux dominés par l’argent qui sévit dans le Maroc des années 1990 – les années de plomb. Sarah est très pauvre et très belle. Elle le sait et fait tout pour cacher sa condition misérable car elle a l’ambition d’en sortir et de devenir riche. Elle a compris que sa beauté et son corps sont un atout et ses seules armes pour arriver à séduire celui qui « est aussi riche que le roi ». Ce sera Driss, un garçon de la bande, aussi laid que Sarah est belle, aussi riche que Sarah est pauvre. On devine vite qu’il est incapable de se libérer des contraintes de son milieu social. Tout les oppose mais elle a décidé, elle l’épousera. Driss, le timide, le taiseux, aux yeux « verts de thym » qui « glissent sur elle », finit par tomber sous son charme. Le regard tient d'ailleurs une grande place dans ce roman, il y a les yeux, ceux qui voient et ceux qui glissent. Une relation particulière se noue entre eux, pas vraiment de l’ordre de l’amour, plutôt du fraternel, une entente tacite qui s’épanouira dans le silence, la torpeur, et qui constituera un refuge. Sarah, qui ne pensait qu’à l’argent et ne rêvait que de « sa future villa dans les rues calmes d’Anfa Supérieur avec des couronnes, des diamants sur le sol », comprend peu à peu par la présence obstinée de son ami, l’importance de l’attachement.

« Maintenant, l’horizon, c’était la peau…ce n’était plus l’argent, c’était devenu la peau, leur peau à tous les deux puisque sa peau à elle, c’était sa peau à lui et vice-versa. Ça n’avait l’air de vouloir rien dire comme ça, mais lorsqu’on a marché tous les jours de sa vie avec sa seule peau à soi, sa peau à soi seule dans les rues, dans les marchés noirs de monde, les bidonvilles, le poing serré, toujours prête à courir ou à insulter et que, du jour au lendemain, on se retrouve avec une autre peau constamment à côté de soi, dans le calme d’une petite maison près de l’eau qui ondule, une peau qui ne dit rien, qui accepte, qui n’exige pas et qui donne, alors, on ne sait plus comment faire pour vivre comme avant, sous sa peau de solitude – elle ne suffit plus. …A force d’être là, tous les jours, silencieux à côté d’elle, Driss était devenu l’air et il était aussi le sol. »

Il y a dans ce roman une alternance de moments de grande naïveté et de grande violence. C’est effectivement ce qui caractérise Casablanca – véritable autre personnage du roman – qui apparaît sous la plume de l’auteure : une certaine légèreté à côté d’une brutalité à la fois forte et triste : la ville blanche, baignée de lumière, fascinante et terrible aussi, où les plus faibles sont confrontés continuellement aux pouvoirs de domination des plus riches par l’argent, l’origine, le statut social. Où être femmes et pauvres ne peut être que fatal dans ce pays où les traditions sclérosantes et oppressantes condamnent à être dominées. L’auteure interroge le rapport entre les classes sociales, la reproduction des hiérarchies sociales, la violence symbolique très forte de certains privilèges considérés comme légitimes, comme p.ex. parler français ou être « Fassi », comme Driss, c.à.d. descendants de famille riches de Fez. L’écriture traduit d’une façon neutre, détaillée, précise, mais avec beaucoup de grâce et de sensualité, l’effervescence de la ville, son agitation, ses oasis de paix, sa torpeur, ses odeurs, ses couleurs. Tous les personnages sont typés et attachants, vrais, loin des clichés. Sarah nous entraîne des villas des beaux quartiers casablancais à ses bidonvilles, en passant par ses cafés, ses laiteries, son lycée français et les lieux fréquentés par la jeunesse dorée. En écrivant une fiction, Abigail Assor née à Casablanca a magistralement réussi un passionnant et très beau premier roman.


Aussi riche que le roi d'Abigail Assor édité chez Gallimard en janvier 2021

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