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AURELIA KREIT Les jardins d'Ellington Laurent Cachard


« Aurélia Kreït -Les jardins d'Ellington » est le deuxième tome d'Aurélia. Après avoir fuit les pogroms avec sa famille depuis l'Ukraine jusqu'à Saint Étienne, Aurélia désormais jeune fille se retrouve au cœur de la Première guerre mondiale. Et très vite elle plonge dans « les champs d'horreur », là où il n'y a pas de place pour les rêveries… « dans ce camp médical où les éclats d'obus dominaient : rien de propre, des plaies souillées la gangrène gazeuse qui progressait, avec son lot de morts en deuxième cession, comme on les appelait là-bas. Au front, il n'y a qu'un enchevêtrement de corps suppliciés, de râles constants et d'ordres froids, ceux des médecins, des infirmiers.. qui devenaient des bêtes de guerre en triant ceux qui pourraient survivre. Avec parfois cette lucidité désespérée : « Ce qui me choque le plus moi, c'est ce qu'on renvoie, nous, dans les yeux des garçons quand ils arrivent avec leur gueule tordue. C'est qu'on a beau faire semblant ça transpire dans leurs yeux qu'on ne les regarde pas comme les gars qu'ils ont été et que toute leur vie ce sera comme ça.» c'est Suzanne qui le dit, l'une des trois de « la Manu » qu’Aurélia a retrouvées embarquées dans cette grande boucherie. Elle sont une branche de sa famille qu'elle va pourtant devoir quitter à nouveau pour une mission vitale, retrouver son frère Igor disparu; « sauf que retrouver un blessé de guerre relevait du parcours du combattant.»

On renoue ainsi dans ce deuxième tome, avec la nécessité d'expéditions où l'on risque sa vie, dans un contexte historique qui va mener nos personnages sur le front de l'est, au plus près de « la furie teutonne". Mais désormais, Aurélia n'est plus une victime expiatoire qui fuit la haine raciste, elle prend l'initiative et relève le défi d’une mission impossible, tout comme son père Anton joue de son côté une partie d'échec avec le diable, ce Von Koehler qui lui met le marché entre les mains : « si vous voulez vivre, il vous faudra tuer Igor » l'humanité touchait le fond à cet instant.

A mesure que les familles se reconstituent dans le drame, Laurent Cachard va nous projeter dans une histoire peu connue de cette guerre, celle du Corps expéditionnaire russe. Une des périodes rarement évoquée jusqu’à la mutinerie de la COURTINE en 1917. On va découvrir ces soldats qui, pour une compagnie,sont partis de Russie via la Chine, pour voguer vers Singapour, Djibouti à bord de «L' Himalaya » ou du « Latouche-Tréville » et rallier Marseille ou Brest pour se retrouver dans ce que les Français appelaient « le Grand Est…ce qui faisaient sourire les Russes qu'ils étaient ». C'est avec l'attelage ukrainien de la Première saga historique qu’on va vivre le drame de ces soldats désaccordés « ces hommes échangés par la Russie contre du matériel de guerre de la France, et qui très vite vont déranger et n'auront plus qu'un désir irrépressible: Retourner au pays en pleine révolution. Car ce qui se passe en Russie concerne au plus haut point la famille d'Aurelia, à commencer par Vladi qui veut venger son père Nikolai assassiné parce qu'il était juif. Vladislav éternel exilé, Russe vrai quand il est appelé à Moscou par Sacha , à défaut d'un vrai Russe, Ukrainien alors qu'il ne l'est plus, qui a été enrôlé très tôt dans « l'organisation » pour défendre les ouvriers juifs en Russie. Et qui désormais se retrouve envoyé spécial dans ce fameux camp de la Courtine pour prendre le poul de la mutinerie en cours et de l'affrontement qui vient entre les Rouges et les Blancs , les partisans de la Révolution bolchevique avec Globa, le représentant du Soviet et les russes Blancs qui continuent à soutenir le Tsar déchu . Le corps expéditionnaire ne sait plus qui commande, l’état major français n'a plus d'autorité et de toute façon après l’hécatombe du "chemin des dames", "les mêmes êtres n'ont plus aucun lien avec ce qu'ils étaient..le combat les a tués à eux-mêmes, et pour la plupart d'entre eux, il est désormais impossible d'obéir à nouveau."


On croise ainsi dans ce roman des figures historiques comme Globa qui rêve d'un monde plus juste. On se trouve confronté aux mêmes questions essentielles que se posent ces personnages de fiction comme Vladi sur le sens de la vengeance : Il faut tuer Medvedenko pour ne pas laisser le meurtre d'un juif s'installer dans la normalité mais comment s'y prendre sans s'abaisser au rang de celui qui avait tué son père ? On suit Aurélia qui a grandi depuis qu'elle disait, enfant, qu'elle voulait être Présidente de la République d'Ukraine, qui a plongé dans cette guerre comme une évidence. Deviendra-t-elle ce que sa mère avait prédit : Le symbole de cette identité ukrainienne. Dans sa course dans la France occupée, elle a su imposer qu'elle n’était pas une espionne mais une exilée iconique dans ce monde en plein bouleversement. Elle sait comme Vladi que « l' Ukraine est niée dans sa langue et sa culture au profit des Polonais à l'occident du Russe à l'orient, laissée dans une forme de ruralité inculte à leur dialecte de petit Russe » Même si le très grand Afanasie Petrovitch Globa ne l'a pas vraiment vraiment convaincu que l'Ukraine ne sera pas la grande oubliée de la Révolution bolchevique, Aurélia a aimé son rêve des « jardins d'Ellington » et sait que pour répondre au son des canons de l'ultimatum, il a ordonné à ses hommes qu'on joue la Marseillaise en Russe, et la Marche funèbre de Chopin exclusivement en mode mineur « avant le déluge de feu .

Yves Izard

AURELIA KREIT , Les jardins d'Ellington.

Laurent Cachard

Éditions Le Réalgar










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