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« Aurelia Kreit » de Laurent Cachard


« C'est à la grille horizontale qu'ils ont touché. Ils savaient que le chauffeur devait ouvrir le ringard pour charger le four et qu'en le limant…le refroidissement se ferait de lui-même et la machine ne fonctionnerait plus ». Ce sabotage décrit avec la précision technique de l'ingénieur finit de décourager Nikolaï : Il lui fallait désormais quitter l'oblast. Nikolaï-dix-sept années d'Ukraine, vingt-deux de Paris et trois, de nouveau, ici- devait une fois de plus s'exiler. Avec cette lourde responsabilité d’y entraîner Anton, qu'il avait exposé en le prenant sous son aile parce qu'il connaissait Hugo -Victor-, et qu'il l’avait promu contremaître à l'usine sidérurgique. Anton qui était depuis jalousé « parce qu’on ne quitte pas la classe ouvrière comme ça », et qu'il avait hérité de la religion de sa mère juive.

Ainsi débute dans cette ambiance délétère la saga de deux familles qui à l'aube du XXe siècle n’ont eu d'autre choix que de partir. L'assassinat par les villageois du couple voisin qui fêtait Hanoukka avait tué leurs derniers espoirs. Quitter Iekaterinoslav pour la France, Anton n'avait pas hésité et même décidé les étapes : Kiev, Odessa, traversée pour Constantinople ,Vienne et puis Paris.

« Le siècle avait quatre ans et le monde changeait »rappelle le narrateur avec l’emphase qu'il faut pour que l'on comprenne bien que cette saga est ancrée dans l'Histoire. L’ identité ukrainienne progresse face à la Grande Russie, en même temps que les exodes s'accélèrent, au rythme des pogroms, renvoyant Nikolaï à cette connivence juive qui lui pèse : et « si on le ramenait chaque fois à son appartenance,….. il sera confronté au même problème, là où il arrivera ».

L'action vitale et ses intrigues emportent le récit comme un dans un roman d'espionnage. « Tout le monde pouvait se retourner contre tout le monde ..il n'y a plus d'ordre dans ce monde, maugréait Nikolaï », pendant que la femme d'Anton s'occupait des préparatifs : Olga sait que le choix des vêtements est aussi décisif que le choix de ceux qu'on doit sauver en priorité, c'est elle qui décide que leur fille, « Aurélia serait l'Ukraine moderne , annoncerait le siècle à venir». Pendant ce temps les hommes en mission à Kiev doivent se débarrasser des responsables de l'usine qui les accompagnent. Dans l'exécution de ce plan de fuite mené par Anton , Nikolaï admet « qu'il faut passer par la brutalité, pour réussir. » De son côté, « Vladislav du haut de ses 12 ans découvrait « qu'il pourrait, si les conditions s’imposaient, jouer un autre rôle que le fils de sa mère Varvara ». Ainsi grandissent et se révèlent les personnages qui jouent leur survie dans cet exode que l'époque leur impose.


Même à Odessa où le pire est commis, Anton doit refuser à Varvara la sépulture de son mari Nikolaï qu'on vient d'assassiner sous ses yeux, avec « acharnement, de l'humilier, de le déshumaniser » : « la réussite de leur fuite justifiait qu'on abandonne son cadavre, qui n'était rien de lui ». C’est encore une fois le prix à payer, car le danger est partout, même à Vienne, où les familles avaient cru trouver un repos dans le confort bourgeois . Quand le plus jeune des fils, Igor, revient de l’école en sang, c'est l'idéal viennois qui est perdu et Vladislav estime qu'il n'a plus d'autre choix que « d’intégrer les brigades de combat pour défendre les juifs, de passer à l'action radicale et de vivre comme un soldat ».

Anton voulait que les choses changent de l'intérieur, mais reconnaître que le monde dont il avait rêvé était mort, c'était perdre pied, à moins « d'entrer dans le projet sioniste » dont il avait entendu parler. Mais ce nouvel engagement politique, c’était trop pour Olga qui va lui ouvrir les yeux , elle qui l'a suivi en quittant sa grande Russie, elle qui lui a donné deux enfants, intime à son mari qu'il se reprenne et que les choses changent : « Qu'avons-nous gagné au juste en quittant Iekaterinoslav ? » la question était rude, mais elle qui avait du gérer les deux familles dans les exodes , exigeait désormais qu'ils mènent les combats ensemble, autrement dit « Le politique est dans la réalité de tous les jours, pas ailleurs » . Anton était accablé mais il savait son erreur. Durant tous ces exils, il avait continué de croire qu'il fallait un héros à l'action et que le héros ne pouvait être que lui. » Olga le recadrait : L'héroïne serait désormais Aurélia en qui elle mettait tous ses espoirs et son âme slave, en ajoutant : «c'est à travers elle que tu pourras éprouver ta nouvelle relation au monde ».


Et le monde va mal, les tensions internationales se font plus concrètes à mesure que la crainte d'une guerre mondiale se précise tandis que les germes de la révolution d'octobre travaillent la Russie. Alors ce qui reste du groupe va devoir s'exiler encore malgré leur situation. Comment entrer en France quand on est devenu autrichien à la veille de la guerre de 14 ! La diaspora une fois de plus va permettre cette fuite sans fin. Anton et désormais Vladislav repartiront comme Sisyphe roulait son rocher jusqu'en haut de la montagne. On ira à Lyon puis à Saint Étienne pour participer à l'effort de guerre, dans une manufacture de munitions! Mais quand un nouvel exil se profile vers la Suisse, Aurélia refuse net « cette fuite, sans savoir que sa mère avait envisagée ce refus pour ce regard sans concession que, enfant, déjà, elle portait sur le monde: Aurélia Kreit était née à Saint Étienne ».



Roman passionnant, inscrit dans l'Histoire, rude et qui aurait pu être désespérant sans Aurélia née comme une fleur éclot dans la fange d'une société en déliquescence.

Il y a un style, une « patte » de l'écrivain avec ses références et ses clins d'œil ses lubies aussi, qui définissent son monde : Christian Chavassieux cité en exergue pour son très grand roman :« l'affaire des vivants » ; Anton qui voit « une girafe lymphatique » dans un café de Vienne, titre d’un roman de Laurent Cachard . Nikolaï en proie à la nostalgie :« C'est la vie, dans les creux, dans les pleins dans les vides… » comme dans « Ton Egide" une chanson de l'auteur.

Quant à Aurelia Kreit c'est le nom d'un groupe de « New-cold wave" des années 80 lyonnais évidemment comme Laurent Cachard qui est, pardon, croix-roussien !


AURELIA KREIT de Laurent Cachard

Éditions Le Réalgar.

Bientôt le tome II .













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