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« Au vent mauvais » de Kaouther Adimi

Dernière mise à jour : 12 janv.


Kaouther Adimi ancre à nouveau son cinquième et dernier roman dans son Algérie natale. C’est le récit d’une histoire familiale dans la grande Histoire de l’Algérie au XXème siècle. Nous suivons le parcours de vie de trois personnages, deux garçons : Saïd né dans une famille aisée où, choyé, il jouit d’une éducation privilégiée, Tarek, moins chanceux aux côtés de sa mère muette qui l’élève seule dans la modestie et une fille, Leïla, aussi belle que rebelle, à qui ses parents ont hâte de trouver un bon parti pour la marier. Tarek et Saïd grandissent très proches –ils sont frères de lait – mais très différents l’un de l’autre. Tarek est un timide berger, Saïd fait des études à Alger. l'un est taiseux, l'autre manie le verbe avec aisance. Ils sont tous les deux secrètement amoureux de Leïla. La seconde guerre mondiale va les séparer. A son retour, Tarek épouse Leïla qui, ayant pris la courageuse décision de quitter son mari, est revenue avec son enfant chez ses parents. Trois filles naîtront de leur union. Mais la vie leur réserve de dures épreuves : Tarek s’enrôle dans le FNL pour participer à la libération de son pays. Après l’indépendance, pour soutenir sa famille, il trouve du travail à Alger, s’exile ensuite en France puis à Rome. Leïla choisit de s'émanciper de la société traditionnelle contraignante et apprend seule à lire et écrire. De Saïd, nul ne sait ce qu’il est advenu de lui pendant la guerre. Ce n’est que bien plus tard qu’il réapparaît dans leur vie, devenu écrivain et créant le scandale avec la publication d’un livre mettant en scène leur histoire à leur insu sans en changer ni leurs noms ni celui du village. Leïla découvre avec horreur sa propre omniprésence et celle de son mari révélées publiquement sans aucune pudeur ni aucun respect. Humiliés, confisqués de leur identité, réduits à « des espèces de fantômes du réel », ils voient leur vie bousculée et détruite. Ils s’enfuient vivre dans la capitale. Vingt ans plus tard, fuyant la montée violente de l’islamisme, ils reviennent dans leur village désert, retournant à leurs racines. Il est temps de parler du titre, Au vent mauvais, bien sûr allusion au poème de Verlaine, mais aussi au pouvoir potentiellement délétère et dangereux de la littérature; celle-ci peut être un vent mauvais. Non seulement les guerres mais aussi la parution d’un roman peuvent bouleverser des vies. C’est une réflexion sur la responsabilité de l’écrivain, sur la force de nuisance de l’écriture, sur les frontières entre liberté de création et respect de la vie privée. Le roman de Kaouther Adimi est dédié à ses grands-parents. En effet, il se trouve que l’autrice tombe par hasard sur un roman publié en Algérie où elle reconnaît ses propres grands-parents. Y sont cités leurs noms et le nom du village qu’elle connaît bien pour y avoir séjourné. Cette anecdote familiale a donc inspiré l’idée du roman de Kaouther Adimi. Pour autant, l’autrice se défend d’avoir écrit une autofiction. L’imagination est pour elle le moteur du récit. Ce n’est pas plus un roman dit historique, bien que les violences et les tourmentes de l’histoire du XXème siècle, de la colonisation à la guerre mondiale, des luttes d’indépendance à la guerre civile, traversent et bouleversent les vies humaines.

C’est aussi un roman sur le couple, sur le destin, sur la place de la femme dans la société algérienne. Sur le silence, l’impossibilité de dire, de communiquer, sur la transmission. Tarek et Leïla ne partagent pas facilement leurs émotions, leurs pensées. Tarek éprouve douloureusement la solitude en exil et, bien qu’il écrive tous ses faits et gestes, il n’adresse dans ses télégrammes à sa femme que les mots « Vais bien – Mandat suit ». Cependant, las de toutes les violences, Tarek décide de laisser derrière lui « la France, l’Algérie et tout ce merdier », et d’accepter une invitation à Rome. S’ouvre alors une parenthèse de paix, de solitude salutaire où il peut prendre distance avec le monde extérieur, oublier le vent mauvais, évoqué au tout début du roman : « Dans la nuit du 22 septembre 1972, un vent mauvais arriva du Sahara et recouvrit Alger d’une poussière rouge, qui se déposa sur les façades des immeubles, les toits des voitures, les feuilles des palmiers et les parasols des plages. »

Roman empreint de gravité et d’émotions décrites d’une plume délicate et bienveillante.



Kaouther Adimi est née en 1986 à Alger. Etudes à l'Université d'Alger, diplômée en Lettres modernes et en mamagement des ressources humaines. Les éditions du Seuil ont publié Nos richesses prix Renaudot des lycéens 2017 et Les petits de Décembre en 2019. Elle a écrit aussi des nouvelles, des pièces de théâtre et des scénarios.



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