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"A son image" de Jérôme Ferrari

Mis à jour : 21 févr. 2019


Ce roman de Jérôme Ferrari paru en août 2018 chez Actes Sud a obtenu le Prix Littéraire du Monde.

On se souvient que l'auteur avait obtenu le prix Goncourt pour le Sermon sur la chute de Rome (2012). Et voilà pour les prix!

Jérôme Ferrari y poursuit sa réflexion sur les figures du Mal- historique comme métaphysique- en l'ancrant dans une petite communauté qu'il connaît bien, la Corse et plus précisément la région d'Ajaccio.

Ce microcosme sert de révélateur à la fois poignant et dérisoire à la violence comme manière d'être au monde. Les actions terroristes des nationalistes contre les symboles de l'Etat (français disent-ils), puis les règlements de comptes sanglants entre factions rivales paraissent évidemment bien mesquines à côté de l'embrasement d'un pays d'Europe, la Yougoslavie, qui explose à la même époque et que Ferrari nous jette littéralement à la figure.

L'intrigue

Elle retrace le destin tragique d'Antonia fauchée en pleine jeunesse dès les premières pages.

Le roman structuré autour des diverses parties liturgiques de l'office des morts reconstitue façon puzzle ses aspirations, ses rêves, ses amours, ainsi que la passion qui l'a habitée toute sa vie: la photographie. Lassée du travail alimentaire qui la conduit d'un mariage à une fête de village pour la répétition absurde des mêmes clichés, elle part comme reporter de guerre en Yougoslavie. Ce qu'elle cherche à capter, c'est l'instant crucial où tout bascule et qui révèle l'être même de l'homme: la voilà servie!

Intérêt du livre

C'est d'abord la description quasi clinique de deux conflits oubliés: quatre décennies de violence en Corse( qui, au-delà du folklore, en a la moindre idée précise "sur le continent"comme on dit là -bas?) ainsi que la guerre en ex -Yougoslavie, comme on l'écrit avec désinvolture. Pourtant le terrible siège de Sarajevo signe la fin d'une société pluri-ethnique harmonieuse, de même que le bombardement hallucinant de Belgrade par les armées de l'OTAN anéantit- avec la traditionnelle amitié franco-serbe- tout espoir de retour à une paix durable.

Mais c'est aussi une réflexion amère sur le sens de l'Histoire et plus largement de l'existence humaine mesurée à l'aunes des conflits et des guerres.

La photographie, centrale dans le roman, devient alors l'art de dire l'indicible, même et surtout quand , trop atroce, elle ne peut décidément pas être publiée...

Le personnage d'Antonia est lui aussi passionnant. Belle, intelligente, lucide, elle comprend de façon très précoce les errements des militants nationalistes qui sont ses copains d'enfance et pour l'un d'eux son compagnon officiel. Pourtant elle ne trouve que très tardivement le sursaut nécessaire pour s'arracher à la communauté insulaire où elle étouffe mais à laquelle elle ne peut renoncer.

Etonnant cocktail d'émancipation et d'aliénation!

L'écriture

On se laisse envoûter par la longue phrase sinueuse qui est la marque de fabrique de Ferrari et ne peut pas ne pas faire penser à la phrase proustienne.

A ceci près que Proust, par le détour des méandres infinis de la mémoire, ramène à la lumière du jour une pépite d'or: un instant à l'état pur, arraché au cours irréversible du Temps, immortalisé par l'écriture.

Ferrari, lui, par la construction en écho de ses phrases qui rapprochent deux moments du passé parfois très éloignés , obtient l'effet inverse: l'éternelle répétition de la misère humaine , de sa violence, débouche sur le néant: vanitas vanitatum et omnia vanitas!

Le titre: A son image

Cette expression tirée de la Bible (Dieu créa l'homme à son image) résonne ici comme une énigme. Elle témoigne à la fois me semble-t-il de l'imprégnation de la mentalité corse par la religion (le prêtre qui officie est aussi le parrain d'Antonia) et la remise en question radicale de la réponse religieuse à la question métaphysique du Mal.


#Ferrari

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